Bienheureuse Odette : la recluse volontaire du Brabant

Au XIIIe siècle, dans les Pays-Bas méridionaux, une jeune femme décide de s’enfermer vivante dans une cellule. Non par punition, mais par choix. L’histoire d’Odette de Rivreule est celle d’une liberté paradoxale : se murer pour mieux s’ouvrir à l’essentiel.
Une époque de ferveur féminine
Le XIIIe siècle est, dans les régions qui forment aujourd’hui la Belgique, un moment de foisonnement spirituel pour les femmes. Les beguinages fleurissent dans les villes flamandes et wallonnes. Des femmes de toutes conditions inventent des formes de vie religieuse sans précédent, à mi-chemin entre le cloître et le monde. C’est dans ce bouillonnement qu’Odette — parfois appelée Ode ou Oda — voit le jour, probablement dans la région du Brabant, vers le début du siècle.
Issue d’une famille noble, Odette aurait pu suivre le chemin classique des filles de son rang : un mariage arrangé, la gestion d’un domaine, une vie de dame châtelaine. Certaines sources suggèrent d’ailleurs qu’un tel mariage fut envisagé ou même contracté avant qu’elle ne s’en dégage. Quoi qu’il en soit, Odette choisit une autre voie.
Le choix premontré
Odette rejoint un monastère de l’ordre des Prémontrés, fondé un siècle plus tôt par Saint Norbert de Xanten. Cet ordre, né dans le nord de la France, combine la vie contemplative des chanoines réguliers avec une attention au monde extérieur. Les Prémontrées — la branche féminine — mènent une vie austère mais communautaire, rythmée par la liturgie et le travail.
Mais pour Odette, la vie communautaire ne suffit pas. Elle ressent l’appel d’un engagement plus radical. Avec l’accord de ses supérieurs, elle choisit la réclusion volontaire. Ce n’est pas un emprisonnement : c’est un rite codifié, presque une profession religieuse supplémentaire. L’évêque lui-même préside la cérémonie d’enfermement. La recluse est murée dans une cellule attenante à l’église du monastère, avec une petite fenêtre ouvrant sur le sanctuaire et une autre donnant sur l’extérieur.
Vivre entre quatre murs
La vie de recluse est d’une austérité difficilement imaginable pour nos sensibilités modernes. Odette ne sort plus. Jamais. Elle reçoit sa nourriture par un guichet, assiste aux offices à travers sa fenêtre intérieure, et consacre ses journées à la prière et à la méditation.
Pourtant, la réclusion n’est pas l’isolement total qu’on pourrait croire. Les recluses médiévales jouent souvent un rôle de conseillères spirituelles. Les fidèles viennent les consulter à travers leur fenêtre extérieure, leur demander des prières, solliciter leur avis. Comme Sainte Hildegarde de Bingen avant elle — qui fut elle-même recluse avant de fonder son propre monastère –, Odette devient un point de référence spirituel pour sa communauté.
Cette forme de vie, que les médiévistes appellent « l’anachorese urbaine », est bien plus répandue qu’on ne l’imagine. Dans l’Angleterre du XIIIe siècle, on compte des centaines de recluses. Dans les Pays-Bas, le phénomène est également significatif. Ce sont presque toujours des femmes, signe que la réclusion offre une forme d’autorité spirituelle dans une Église qui leur ferme la plupart des autres voies d’influence.
Un héritage discret
Odette meurt dans sa cellule, probablement vers 1258. Son culte, local et modeste, se maintient dans la région. L’Église lui reconnaîtra le titre de bienheureuse, confirmant une vénération populaire ancienne.
Son histoire nous interroge. Dans un monde obsédé par la mobilité et la connexion permanente, le choix d’Odette semble incompréhensible. Mais il faut le replacer dans son époque : la réclusion était alors une forme de liberté — liberté de refuser le mariage, le monde, les conventions sociales. Sainte Claire d’Assise, contemporaine d’Odette, avait elle aussi du se battre pour vivre sa foi comme elle l’entendait. Les murs qui enfermaient Odette la protégeaient tout autant qu’ils la contraignaient.
Le saviez-vous ?
- La cérémonie de réclusion ressemblait à un office des morts : on chantait parfois les prières funéraires pour la recluse, symbolisant sa mort au monde. Elle recevait ensuite l’extrême-onction avant d’être murée, vivante, dans sa cellule.
- L’ordre des Prémontrés, auquel appartenait Odette, existe toujours. Fondé en 1120, il compte aujourd’hui environ 1 300 chanoines et chanoinesses répartis dans le monde entier, avec une forte présence en Belgique et aux Pays-Bas.
- Les cellules de recluses étaient généralement construites contre le mur d’une église, avec une petite ouverture — le « hagioscope » — permettant de voir l’autel. Certaines de ces ouvertures sont encore visibles dans des églises médiévales d’Europe du Nord.