Saint Auguste Chapdelaine — Le prêtre normand dont la mort

Le 29 février 1856, dans la province du Guangxi, un prêtre français de trente-deux ans est exécuté après avoir été torturé pendant des jours. Il s’appelle Auguste Chapdelaine, il vient d’un petit village normand, et il est mort pour avoir prêché l’Évangile dans une Chine fermée aux étrangers. Comme Saint Francois Xavier, mort trois siècles plus tôt aux portes de la Chine, Chapdelaine brûlait d’atteindre cet immense pays. Son martyre, instrumenté par la diplomatie française, servira de prétexte à la seconde guerre de l’opium — un conflit où la foi et le cynisme politique se mêlèrent de la manière la plus troublante.
De la Normandie à Canton
Auguste Chapdelaine naît le 6 janvier 1814 à La Rochelle-Normande, un village du bocage manchois. Fils de cultivateurs, neuvième de dix enfants, rien ne le destine à l’aventure, pas plus que Saint Vincent de Paul, fils de paysan landais avant lui. Il entre tardivement au séminaire — il a vingt-deux ans, un âge avancé pour l’époque — et est ordonné prêtre en 1843. Pendant huit ans, il exerce comme curé de campagne dans le diocèse de Coutances.
Mais Chapdelaine porte en lui un appel différent. En 1851, il rejoint les Missions Étrangères de Paris, la grande société missionnaire fondée au XVIIe siècle pour évangéliser l’Asie. Après une formation accélérée, il s’embarque pour la Chine.
La Chine des années 1850 est un pays en crise. La dynastie Qing, affaiblie par la première guerre de l’opium et la révolte des Taiping, interdit toujours le christianisme sur son territoire. Les missionnaires étrangers s’y infiltrent clandestinement, déguisés en Chinois, risquant leur vie à chaque instant. Chapdelaine pénètre dans la province du Guangxi, l’une des plus hostiles, et commence à prêcher dans les villages.
Le piège du Guangxi
Pendant près de deux ans, Chapdelaine évangélise avec un certain succès. Il baptise, forme des catéchistes, célèbre les sacrements dans la clandestinité. Mais en février 1856, il est trahi — dénoncé aux autorités par un habitant. Le mandarin local, Ma Subiao, le fait arrêter avec deux chrétiens chinois.
Ce qui suit est d’une brutalité méthodique. Chapdelaine est emprisonné, battu, suspendu dans une cage. On lui inflige le supplice de la cangue et des coups de rotin. Il est finalement décapité le 29 février 1856. Sa tête est exposée sur un poteau. Les deux chrétiens chinois qui l’accompagnaient, Agnes Cao Guiying et Laurent Bai Xiaoman, sont eux aussi exécutés.
L’instrumentalisation d’un martyre
La mort de Chapdelaine aurait pu rester un épisode tragique parmi d’autres dans l’histoire des missions. Elle devint un événement géopolitique. La France de Napoléon III, en quête de prétextes pour étendre son influence en Asie, saisit l’affaire. Le meurtre d’un prêtre français — en violation des traités existants — fournit la justification morale d’une intervention militaire.
En 1857, la France se joint à la Grande-Bretagne dans la seconde guerre de l’opium. L’expédition aboutira au sac du Palais d’Été à Pékin en 1860 et à l’ouverture forcée de la Chine aux puissances occidentales — et aux missionnaires.
L’ironie est cruelle : Chapdelaine, qui était allé en Chine par amour sincère du prochain, devint malgré lui l’étendard d’une politique de canonnière. Son sacrifice authentique fut récupéré par un impérialisme qui n’avait rien de chrétien. C’est l’un des nœuds les plus douloureux de l’histoire missionnaire.
Auguste Chapdelaine fut béatifié en 1900 et canonisé par Jean-Paul II le 1er octobre 2000, avec cent dix-neuf autres martyrs de Chine. Cette canonisation suscita des protestations officielles de Pékin, preuve que les blessures de cette histoire ne sont pas refermées.
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La canonisation des martyrs de Chine en 2000 déclencha une crise diplomatique entre le Vatican et Pekin. Le gouvernement chinois y vit une provocation, rappelant que certains des « martyrs » avaient servi de prétextes aux guerres coloniales.
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Chapdelaine fut l’un des rares missionnaires à apprendre le dialecte local du Guangxi, le zhuang, en plus du mandarin. Les témoignages de ses convertis soulignent sa capacité à parler leur langue, un effort rare parmi les missionnaires européens de l’époque.
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La Rochelle-Normande, son village natal dans la Manche, conserve une plaque commémorative et une rue à son nom. L’église paroissiale abrite un vitrail qui raconte sa vie, du bocage normand aux montagnes du Guangxi.