Saint Charles Borromée — Le cardinal qui soignait les pestiférés

Milan, 1576. La peste ravage la ville. L’archevêque, pieds nus, une corde au cou, marche dans les rues en portant une croix. Il entre dans les maisons des mourants, leur donne la communion, les lave de ses propres mains. Les autorités civiles ont fui. Lui reste. Ce cardinal de trente-huit ans, né dans l’opulence, neveu d’un pape, est en train de réinventer ce que signifie être évêque.
Le neveu du pape
Charles naît le 2 octobre 1538 au château d’Arona, sur les rives du lac Majeur, dans l’une des familles les plus riches de Lombardie. Son destin est tracé d’avance : à douze ans, il reçoit un bénéfice ecclésiastique — une rente d’abbaye qui finance ses études. À vingt-deux ans, son oncle maternel est élu pape sous le nom de Pie IV. Charles devient instantanément cardinal, archevêque de Milan et secrétaire d’État du Vatican.
À l’époque, ce népotisme est banal. Ce qui ne l’est pas, c’est ce que Charles fait de ces privilèges. Au lieu de collectionner les bénéfices et de vivre en prince romain, il décide de travailler. Et le chantier est immense : l’Église catholique, ébranlée par Luther et la Réforme protestante, doit se réformer elle-même.
L’architecte du Concile de Trente
Charles joue un rôle décisif dans la conclusion du Concile de Trente (1545-1563), le grand concile de la Contre-Réforme. Depuis Rome, il coordonne les travaux, fait avancer les débats enlisés, rédige des documents. Saint Ignace de Loyola, mort quelques années plus tôt, avait fourni les troupes — les Jésuites. Charles, lui, fournit les institutions.
Mais c’est à Milan qu’il donne sa pleine mesure. En 1565, il quitte Rome pour enfin résider dans son diocèse — un geste révolutionnaire quand la plupart des évêques vivent à la cour papale et n’ont jamais vu leurs ouailles. Il découvre un diocèse en ruines : clergé ignorant, églises délabrées, sacrements négligés.
Le réformateur inflexible
Charles applique les décrets du Concile de Trente avec une rigueur qui lui vaut autant d’admiration que d’ennemis. Il crée des séminaires pour former les prêtres — une innovation majeure –, impose la résidence aux curés, visite chaque paroisse de son immense diocèse, légifère sur tout, de la taille des confessionnaux à la tenue des registres paroissiaux.
Son intransigeance lui attire des haines féroces. En 1569, un moine de l’ordre des Humilies tente de l’assassiner pendant les vêpres — la balle l’atteint dans le dos mais ne le tue pas. Charles pardonne à son agresseur. Saint Philippe Neri, son contemporain romain, réforme par la douceur et l’humour. Charles réforme par la méthode et l’autorité. Les deux approches se complètent.
La peste et la sainteté
La grande peste de 1576-1578 révèle la dimension héroïque de Charles. Tandis que le gouverneur espagnol et les notables fuient Milan, l’archevêque reste. Il organise les secours, dépense sa fortune personnelle, ouvre des lazarets, nourrit soixante-dix mille personnes par jour. Et il soigne lui-même les malades, au risque de sa vie.
Charles meurt le 3 novembre 1584, à quarante-six ans, usé par l’ascèse et le travail. Saint François de Sales, qui naîtra trois ans plus tard, le prendra pour modèle absolu de l’évêque pasteur. Milan le canonise dans son coeur bien avant Rome (1610).
Le saviez-vous ?
- La statue colossale de Charles Borromée à Arona, le « San Carlone », mesure plus de vingt-trois mètres de haut (trente-cinq avec le socle). Édifiée en 1698, elle a inspiré la Statue de la Liberté : Frédéric Auguste Bartholdi l’a visitée avant de concevoir son propre colosse.
- Charles est le patron des séminaires. Avant lui, les prêtres catholiques n’avaient pas de formation standardisée — certains ne savaient même pas lire le latin de la messe. Les séminaires qu’il a créés à Milan ont servi de modèle à tous les séminaires du monde catholique.
- Pendant la peste de Milan, Charles a inventé un système de stations de communion en plein air : des autels dressés aux carrefours, où les malades pouvaient recevoir l’eucharistie sans entrer dans les églises et propager la contagion. C’est l’un des premiers exemples de gestion sanitaire religieuse.