Saint Herbert — L'ermite qui mourut le même jour que son ami

Portrait de saint Herbert, ermite anglais du VIIe siècle, ami de saint Cuthbert de Lindisfarne

Angleterre, 20 mars 687. Sur une île du lac Derwentwater, dans les montagnes du Cumberland, un ermite meurt. Au même moment, à des dizaines de kilomètres de là, sur l’île de Farne, un évêque s’éteint lui aussi. Les deux hommes — Herbert et Cuthbert — étaient amis. Ils avaient prié pour mourir ensemble. Leur prière fut exaucée à la lettre.

L’île au milieu du lac

Herbert choisit la solitude la plus radicale que l’Angleterre du VIIe siècle puisse offrir : une île. Pas une grande île, pas un monastère insulaire comme Lindisfarne ou Iona — juste un rocher boisé au milieu du lac Derwentwater, dans ce qui est aujourd’hui le Lake District. Un endroit d’une beauté sauvage, cerné de montagnes, battu par les pluies, coupé du monde pendant les tempêtes.

La vie d’ermite, en cette époque anglo-saxonne, n’est pas un caprice romantique. C’est un engagement spirituel reconnu et respecté. L’ermite prie pour sa communauté, offre des conseils à ceux qui viennent le consulter, et pratique une ascèse qui impressionne ses contemporains. Herbert jeûne, veille, prie — et reçoit des visiteurs qui traversent le lac pour lui demander guidance ou réconfort.

Ce christianisme insulaire, hérité des traditions celtiques, valorise la nature comme lieu de rencontre avec Dieu. Là où les moines romains bâtissent des monastères en pierre, les ermites celtes s’installent sur des îles, dans des grottes, au sommet des falaises. Pour Herbert, le lac n’est pas un obstacle — c’est une clôture naturelle, un rempart d’eau qui délimite son espace sacré.

Une amitié plus forte que la distance

La relation entre Herbert et Cuthbert est l’un des plus beaux récits d’amitié de l’hagiographie médiévale. Cuthbert, moine puis évêque de Lindisfarne, est l’une des grandes figures du christianisme anglo-saxon — un homme d’une sainteté reconnue de son vivant, qui finira par se retirer lui aussi sur une île, celle de Farne, pour y vivre en ermite.

Les deux hommes se retrouvent chaque année. Selon le Vénérable Bède, notre source principale, Herbert traversait régulièrement le pays pour rendre visite à Cuthbert et recevoir ses conseils spirituels. Leur amitié n’est pas seulement humaine — elle est spirituelle, fondée sur une quête commune de Dieu.

Lors de leur dernière rencontre, en 686, Cuthbert annonce à Herbert qu’il sent sa mort approcher. Herbert, bouleversé, le supplie de prier pour qu’ils meurent le même jour, afin de se retrouver immédiatement dans l’au-delà. Cuthbert prie, puis dit à son ami que sa demande sera exaucée. Le 20 mars 687, les deux hommes meurent. À des kilomètres l’un de l’autre, mais au même instant — si l’on en croit Bède.

La mémoire du lac

L’île d’Herbert, dans le lac Derwentwater, porte encore son nom : Herbert’s Island, ou St Herbert’s Island. C’est l’un de ces lieux où l’histoire et la géographie se confondent. Les visiteurs du Lake District, qui viennent aujourd’hui pour les randonnées et les paysages, marchent sans le savoir sur les traces d’un ermite du VIIe siècle.

Le culte d’Herbert resta longtemps local, lié au Cumberland et au Westmorland. Moins célèbre que Saint Patrick ou Saint Colomban, il incarne pourtant une forme de sainteté typiquement insulaire : celle de l’homme seul face à la nature, qui trouve dans le dépouillement l’essentiel.

L’amitié entre Herbert et Cuthbert dit aussi quelque chose sur la vie spirituelle que l’on oublie souvent : la sainteté n’est pas un exercice solitaire. Même les ermites ont besoin d’un ami. Même celui qui a choisi le silence a besoin d’une voix qui le comprend. Saint François de Sales écrira, des siècles plus tard, que « l’amitié spirituelle est le plus grand des biens humains ». Herbert et Cuthbert en sont la preuve la plus émouvante.

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Le saviez-vous ?

  • L’île de Saint Herbert, dans le lac Derwentwater, est aujourd’hui un site protégé du National Trust britannique. On peut l’apercevoir depuis les rives du lac, près de la ville de Keswick — mais elle reste inhabitée depuis treize siècles.

  • Le Vénérable Bède, moine de Jarrow et père de l’historiographie anglaise, est notre unique source sur la vie d’Herbert. Sans son récit dans la « Vie de Saint Cuthbert », nous ne saurions rien de cet ermite du lac. Bède écrivait vers 720, soit une trentaine d’années après la mort d’Herbert.

  • La coïncidence de la mort simultanée d’Herbert et de Cuthbert le 20 mars 687 est l’un des récits les plus repris de l’hagiographie médiévale anglaise. Que l’on y voie un miracle ou une pieuse légende, il traduit une conviction profonde : l’amitié véritable ne s’arrête pas à la mort.