Saint Josaphat Kuntsevych : le martyr de l'unité des chrétiens

En novembre 1623, dans la ville de Vitebsk, une foule en colère défonce les portes du palais épiscopal. À l’intérieur, un archevêque de 43 ans refuse de fuir. Saint Josaphat Kuntsevych sait qu’il va mourir. Il a choisi de rester.
De Volodymyr à Vilnius : un moine entre deux mondes
Jan Kuntsevych naît en 1580 à Volodymyr-en-Volhynie, dans l’actuelle Ukraine, au sein d’une famille de rite byzantin. L’époque est celle des grandes fractures religieuses : l’Europe se déchire entre catholiques et protestants, tandis que dans les terres ruthènes, c’est la question de l’union avec Rome qui enflamme les esprits.
En 1596, l’Union de Brest rattache officiellement une partie de l’Église orthodoxe de Pologne-Lituanie à la papauté. Les fidèles conservent leur liturgie byzantine, leurs traditions orientales, mais reconnaissent l’autorité du pape. Ce compromis, qui satisfait les uns, scandalise les autres. C’est dans ce contexte explosif que le jeune Jan entre au monastère de la Sainte-Trinité à Vilnius en 1604, prenant le nom de Josaphat.
L’archevêque qui dérangeait tout le monde
Josaphat gravit rapidement les échelons. Moine rigoureux, prédicateur efficace, il est nommé archevêque de Polotsk en 1618. Mais sa juridiction couvre un territoire où orthodoxes fidèles au patriarcat de Constantinople et gréco-catholiques unis à Rome se disputent chaque paroisse, chaque église.
Josaphat se lance dans la réforme de son clergé avec une énergie qui force le respect autant qu’elle irrite. Il impose la discipline, forme les prêtres, visite les paroisses les plus reculées. Ses partisans y voient un saint pasteur à la manière de Charles Borromée. Ses adversaires le considèrent comme un traître qui a vendu l’orthodoxie orientale au pape de Rome.
La situation se tend dangereusement. Des nobles orthodoxes, soutenus par le patriarcat, obtiennent du roi de Pologne la nomination d’un archevêque orthodoxe rival. Josaphat se retrouve contesté dans sa propre ville épiscopale. Les menaces de mort affluent. Ses proches le supplient de quitter Vitebsk.
Le matin du 12 novembre 1623
Josaphat refuse de partir. Le 12 novembre 1623, une émeute éclate à Vitebsk. La foule, excitée par des agitateurs, attaque le palais épiscopal. Un serviteur de Josaphat est d’abord frappé. L’archevêque sort alors de ses appartements et s’adresse aux émeutiers : « Mes enfants, que faites-vous ? Si vous m’en voulez, me voici. » Il est abattu d’un coup de hallebarde, puis son corps est jeté dans la rivière Dvina.
Son martyre eut l’effet inversé de celui escompté par ses assassins. Le roi de Pologne fit juger les coupables. Le pape Urbain VIII accéléra le procès de béatification. En 1867, Pie IX le canonisa, faisant de Josaphat le premier saint de l’Église orientale à être officiellement reconnu par Rome selon la procédure moderne.
Le martyr gréco-catholique, symbole toujours vivant
Aujourd’hui, saint Josaphat reste une figure centrale pour les gréco-catholiques d’Ukraine et de la diaspora. Son corps, conservé dans la basilique Saint-Pierre de Rome, est un lieu de recueillement pour ceux qui croient encore que l’unité des chrétiens est possible, même au prix du sang.
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Le saviez-vous ?
- Le corps de Josaphat, jeté dans la rivière après son assassinat, fut retrouvé intact plusieurs jours plus tard, entouré selon les témoins d’une lumière surnaturelle. Cet épisode accéléra considérablement sa cause en béatification.
- Josaphat est le patron de l’Ukraine et un symbole majeur de l’identité gréco-catholique ukrainienne, un rôle qui prend une résonance particulière dans le contexte géopolitique contemporain.
- Avant de devenir moine, le jeune Jan Kuntsevych travaillait comme apprenti chez un marchand de Vilnius. C’est la lecture des Pères de l’Église qui le convainquit de tout quitter pour le cloître.