Saint Matthias — L'apôtre élu par tirage au sort après Judas

Portrait de saint Matthias, apôtre du Ier siècle, choisi par tirage au sort par les Onze

Ils étaient onze. Depuis la trahison et la mort de Judas, le collège des apôtres avait un siège vide. Il fallait le remplir, et vite — avant la Pentecôte. Alors Pierre a proposé un tirage au sort. Deux noms, deux destins. Le sort est tombé sur Matthias. Et c’est ainsi que le treizième apôtre est entré dans l’histoire par la plus étrange des portes : celle du hasard sacré.

La première élection de l’Église

Tout est raconté dans les Actes des Apôtres, chapitre 1. Après l’Ascension, Pierre se lève devant les cent vingt disciples réunis à Jérusalem et prend la parole : « Il faut que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de la résurrection. » Les critères sont précis : le candidat doit avoir accompagné Jésus depuis le baptême de Jean jusqu’à l’Ascension. Deux hommes correspondent : Joseph Barsabbas, surnommé « le Juste », et Matthias.

On prie. Puis on tire au sort. Le sort tombe sur Matthias. En deux versets (Actes 1:23-26), une vie bascule. Joseph Barsabbas disparaît des textes bibliques pour toujours. Matthias entre dans le cercle des Douze. C’est la seule fois dans le Nouveau Testament qu’un apôtre est choisi de cette manière — les autres ont été appelés directement par Jésus. Ce détail a nourri des siècles de débats théologiques. Le tirage au sort était-il un acte de foi dans la Providence, ou un aveu d’indécision ? Saint Paul, qui revendiquera plus tard le titre d’apôtre sur la base de sa vision sur le chemin de Damas, n’a jamais été « élu » — il s’est imposé.

L’homme derrière le tirage

Qui était Matthias avant ce jour ? Les Évangiles ne le mentionnent pas par son nom, mais les critères de Pierre indiquent qu’il faisait partie du cercle large des disciples depuis le début. Il a vu les miracles, entendu les paraboles, assisté à la Passion. Il était là, mais dans l’ombre — l’un de ces « soixante-douze disciples » que Jésus avait envoyés en mission deux par deux, selon la tradition.

Son nom est hébreu — Mattityahu, « don de Dieu » — le même que Matthieu, avec qui on le confond parfois. Mais Matthias n’est pas l’évangéliste. C’est l’autre, celui qui a attendu dans les coulisses jusqu’à ce que l’histoire ait besoin de lui.

Les traditions divergentes

Après la Pentecôte, Matthias reçoit l’Esprit Saint avec les autres apôtres. Ensuite, le Nouveau Testament ne dit plus rien de lui. C’est le silence total. Les traditions postérieures tentent de combler ce vide, mais se contredisent. Selon Clément d’Alexandrie, Matthias aurait prêché en Éthiopie. D’autres sources le placent en Colchide, sur les rivages de la mer Noire (Géorgie actuelle). Certaines traditions arméniennes situent son martyre en Cappadoce — exécuté à la hache, d’où la hallebarde qui le représente dans l’iconographie.

Saint André, premier apôtre appelé par Jésus, a lui aussi évangélisé les terres lointaines autour de la mer Noire. Il n’est pas impossible que leurs routes se soient croisées. Mais contrairement à Pierre, Paul ou Jean, Matthias n’a laissé aucun texte, aucune communauté fondée en son nom, aucune ville qui le revendique avec certitude. Son « Évangile de Matthias », mentionné par Eusèbe de Césarée, est un apocryphe perdu dont il ne reste que des fragments cités par d’autres auteurs.

Saint Matthias, patron des charpentiers et des repentis

Matthias est patron des charpentiers — peut-être en raison de la hallebarde de son martyre — et, de façon plus émouvante, des alcooliques repentis, bien qu’aucune source ancienne n’explique clairement cette attribution. Ses reliques sont vénérées à l’abbaye de Trèves (Allemagne), qui prétend les avoir reçues d’Hélène, mère de Constantin.

Ce qui rend Matthias singulier, c’est précisément son absence de singularité. Il n’a pas eu de vision spectaculaire, pas fondé d’Église majeure, pas écrit de lettre conservée. Il a été là quand il fallait, disponible quand le sort l’a désigné. Dans une Église qui célèbre volontiers les personnalités éclatantes, Matthias rappelle que la fidélité discrète a aussi sa place au premier rang.

Le saviez-vous ?

  • Le tirage au sort décrit dans les Actes est le dernier tirage au sort mentionné dans la Bible. Après la Pentecôte et la venue de l’Esprit Saint, l’Église n’utilise plus jamais cette méthode pour prendre ses décisions — comme si l’Esprit avait rendu le hasard obsolète.

  • L’abbaye Saint-Matthias de Trèves, en Allemagne, est le seul lieu au nord des Alpes qui prétende posséder la tombe d’un apôtre. Ce fait unique en a fait un lieu de pèlerinage important depuis le Moyen Âge, particulièrement pour les pèlerins germaniques.

  • Joseph Barsabbas, le candidat malheureux du tirage au sort, n’a pas disparu pour autant. La tradition rapporte qu’il a bu du poison sans en mourir — un miracle qui lui valut le surnom de « Justus » et une vénération discrète dans certaines Églises orientales.