Saint Sernin — L'évêque de Toulouse traîné par un taureau

Portrait de saint Sernin, premier évêque de Toulouse au IIIe siècle, martyr traîné par un taureau

Chaque jour, des milliers de Toulousains traversent la place Saint-Sernin sans lever les yeux vers la basilique de brique rose qui domine le quartier. Pourtant, sous cette tour octogonale qui perce le ciel du Midi, repose la mémoire d’un homme dont la mort fut si violente qu’elle a marqué la topographie même de la ville. La rue du Taur — la rue du taureau — porte encore le souvenir de son supplice, dix-sept siècles plus tard.

Un évêque venu de loin

L’histoire de Sernin — Saturnin en latin, Sarni en occitan — se confond avec les débuts du christianisme en Gaule. Nous sommes au milieu du IIIe siècle. Comme Saint Denis de Paris, Sernin fait partie de ces premiers évêques envoyés évangéliser les grandes cités gallo-romaines. La tradition le fait venir de Rome, peut-être d’Orient. Il s’installe à Toulouse, alors Tolosa, cité prospère de la Narbonnaise, et fonde la première communauté chrétienne de la ville.

Son succès irrite les prêtres païens. Car Sernin doit passer chaque jour devant le Capitole — le temple principal de la cité, dédié à Jupiter — pour rejoindre sa petite église. Et chaque jour, selon la légende, les oracles se taisent à son passage. Les statues des dieux restent muettes. Les prêtres y voient la preuve que cet étranger trouble l’ordre sacré.

Le taureau du Capitole

Un jour — la tradition situe l’événement au 29 novembre, vers 250 — les prêtres païens interpellent Sernin devant le Capitole. Ils lui ordonnent de sacrifier aux dieux en égorgeant un taureau, selon le rite romain. Sernin refuse. La foule s’empare de lui, l’attache par les pieds au taureau du sacrifice, et l’animal, affolé, dévale les marches du temple en traînant l’évêque derrière lui.

Le taureau parcourt la rue qui descend du Capitole vers le nord. La tête de Sernin se fracasse sur les pavés. Son corps se disloque. L’animal finit par s’arrêter, la corde se rompt, et le corps mutilé reste sur la chaussée. Deux femmes courageuses — que la tradition appelle les Saintes Puelles — recueillent la dépouille et l’ensevelissent sur place, dans un simple fossé. L’endroit deviendra le site de la future basilique.

La plus grande romane d’Europe

Le tombeau modeste de Sernin est devenu, au fil des siècles, l’un des monuments les plus importants du patrimoine français. La basilique Saint-Sernin, construite entre 1080 et 1120, est la plus grande église romane conservée en Europe. Étape majeure sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle accueillait les pèlerins qui traversaient le sud de la France. Son clocher octogonal à cinq étages, mêlant brique et pierre, est devenu le symbole de Toulouse.

Sous l’autel reposent les reliques de Sernin, mais aussi celles de dizaines d’autres saints, rassemblées au Moyen Âge. La crypte est un véritable trésor de reliquaires. Saint Martial de Limoges, autre évangélisateur de la Gaule, partage avec Sernin ce destin de fondateur dont le tombeau est devenu un lieu de pèlerinage majeur, attirant les foules bien au-delà de la mort.

Découvrez aussi Saint Étienne.

Le saviez-vous ?

  • La rue du Taur, qui relie la place du Capitole à la basilique Saint-Sernin, suit exactement le trajet supposé du taureau qui traîna Sernin. Au numéro 12 se trouve l’église Notre-Dame du Taur, construite à l’endroit précis où le corps du martyr se serait détaché de l’animal. Les Toulousains passent devant chaque jour sans y penser.

  • Le mot « Capitole » à Toulouse n’a rien à voir avec les Capitouls médiévaux, contrairement à ce que beaucoup croient. Il vient bien du temple romain dédié à Jupiter Capitolin, celui-là même devant lequel Sernin fut martyrisé. Le bâtiment actuel, siège de la mairie, occupe approximativement le même emplacement.

  • La basilique Saint-Sernin possède un orgue Cavaillé-Coll de 1889, considéré comme l’un des plus beaux de France. Mais c’est surtout son acoustique romane — cette résonance longue et enveloppante propre aux voûtes de pierre — qui attire les musiciens du monde entier. Des concerts y sont organisés régulièrement, perpétuant une tradition musicale vieille de neuf siècles.