Saint Thomas : l'apôtre du doute devenu patron de la foi

« Si je ne vois pas la marque des clous dans ses mains, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous et ma main dans son côté, je ne croirai pas. » Vingt siècles plus tard, cette phrase reste l’une des plus humaines de l’Évangile. L’homme qui l’a prononcée est aussi celui qui, huit jours après, a produit la plus haute profession de foi de tout le Nouveau Testament.
L’homme du doute
Thomas — surnommé Didyme, « le jumeau », en grec — fait partie des Douze. Les Évangiles synoptiques le mentionnent dans les listes d’apôtres sans s’attarder. C’est Saint Jean qui lui donne toute son épaisseur. Dans le quatrième Évangile, Thomas apparaît trois fois, et chaque fois il dit quelque chose de saisissant.
Quand Jésus décide de retourner en Judée où on veut le tuer, c’est Thomas qui lance aux autres disciples : « Allons, nous aussi, et mourons avec lui. » Ce n’est pas là un timide. C’est un homme courageux, prêt à mourir, mais qui veut comprendre avant de croire.
La scène décisive se joue après la Résurrection. Thomas était absent lors de la première apparition du Christ aux apôtres. Ses compagnons lui racontent : « Nous avons vu le Seigneur. » Thomas refuse de les croire sur parole. Il pose ses conditions. Huit jours plus tard, Jésus apparaît de nouveau et s’adresse directement à lui : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains. » Thomas répond par cinq mots qui changent tout : « Mon Seigneur et mon Dieu. »
C’est la première fois dans les Évangiles que quelqu’un appelle Jésus « Dieu » sans détour. L’incrédule produit la profession de foi la plus radicale. Comme Saint Pierre, qui avait renié trois fois avant de devenir le roc de l’Église, Thomas montre que la faiblesse et la grandeur ne sont pas contradictoires.
L’apôtre de l’Inde
La tradition place Thomas parmi les apôtres les plus voyageurs. Selon les Actes de Thomas, un texte du IIIe siècle, il aurait été envoyé — ou plutôt vendu comme esclave — à un roi indien nommé Gundaphore. Chargé de construire un palais, Thomas distribue l’argent aux pauvres et déclare au roi qu’il lui a bâti « un palais dans le ciel ».
Ce qui est certain, c’est qu’une communauté chrétienne très ancienne existe au Kerala, dans le sud de l’Inde, et qu’elle se réclame de Thomas depuis des siècles. Les « chrétiens de saint Thomas » représentent aujourd’hui plusieurs millions de fidèles, répartis en plusieurs Églises. Leur tradition affirme que Thomas débarqua à Cranganore en 52 et fut tué à Mylapore, près de Madras, percé d’une lance par un brahmane.
Saint Paul, de son côté, évangélisait le bassin méditerranéen. Si la tradition est exacte, les deux apôtres auraient, à eux seuls, porté le message du Nazaréen à Rome d’un côté, jusqu’en Inde de l’autre. La géographie de la foi primitive est plus vaste qu’on ne l’imagine.
Le patron des doutes honnêtes
Thomas est devenu le patron des architectes, des géomètres et des arpenteurs — à cause de ce palais qu’il était censé construire en Inde. Mais c’est comme patron officieux du doute honnête qu’il parle le plus à notre époque. Son exigence — voir avant de croire — n’est pas condamnée par Jésus, qui lui offre exactement ce qu’il a demandé.
Le saviez-vous ?
- L’expression « Thomas l’incrédule » est passée dans le langage courant en français comme en anglais (« Doubting Thomas ») pour désigner toute personne sceptique. Thomas aurait sans doute apprécié : il a donné son nom à une attitude intellectuelle plus qu’à une fête religieuse.
- Les chrétiens de Saint-Thomas au Kerala utilisent des rites liturgiques en syriaque, une langue sémitique proche de l’araméen que parlait Jésus. C’est l’une des plus anciennes traditions liturgiques encore vivantes au monde.
- Le célèbre tableau du Caravage, L’Incrédulité de Saint Thomas (vers 1601-1602), montre Thomas enfonçant littéralement son doigt dans la plaie du Christ. L’Évangile de Jean, pourtant, ne dit pas que Thomas ait touché : il a vu et il a cru. Le peintre a dramatisé la scène — avec génie.