Saint Willibrord : l'apôtre dansant des Pays-Bas

Chaque mardi de Pentecôte, des milliers de pèlerins sautillent en procession dans les rues d’Echternach, au Luxembourg. Trois pas en avant, deux pas en arrière, au son d’une polka entêtante. Cette tradition millénaire honore un moine anglo-saxon qui, au VIIe siècle, traversa la mer pour convertir les peuples les plus farouches d’Europe.
De la Northumbrie aux rivages frisons
Willibrord naît en 658 dans le royaume de Northumbrie, au nord de l’Angleterre. Son père Wilgils, homme pieux, le confie dès l’enfance au monastère de Ripon, dirigé par le futur saint Wilfrid. Le jeune moine y reçoit une formation intellectuelle solide avant de partir à vingt ans pour l’Irlande, alors le phare culturel de l’Occident chrétien, où il étudie pendant douze ans.
En 690, Willibrord quitte l’Irlande avec onze compagnons pour évangéliser les Frisons, un peuple germanique installé le long des côtes de la mer du Nord, dans les actuels Pays-Bas. Le territoire est dominé par le roi païen Radbod, qui résiste farouchement au christianisme autant qu’à l’expansion franque.
L’alliance avec les Francs
Willibrord comprend vite qu’il ne peut pas évangéliser sans appui politique. Il se rend auprès de Pépin de Herstal, le puissant maire du palais franc, qui contrôle la partie méridionale de la Frise. Pépin lui accorde sa protection et lui fournit des moyens matériels. En 695, Willibrord fait le voyage de Rome pour recevoir du pape Serge Ier le pallium d’archevêque. Il est consacré sous le nom de Clément et établit son siège épiscopal à Utrecht.
Cette alliance entre le missionnaire et le pouvoir franc fut la clé de son succès, mais aussi sa limite. Quand Radbod reprit temporairement le contrôle du nord de la Frise en 714, après la mort de Pépin, il chassa les chrétiens et détruisit les églises. Willibrord dut se replier et attendre que Charles Martel, le fils de Pépin, rétablisse la domination franque pour reprendre son œuvre.
Echternach, le cœur de son héritage
Parallèlement à sa mission frisonne, Willibrord fonda vers 698 l’abbaye d’Echternach, dans l’actuel Luxembourg, sur des terres offertes par Irmina d’Oeren, une noble franque. Ce monastère devint le centre névralgique de son activité : un lieu de formation, de copie de manuscrits et de rayonnement spirituel.
C’est à Echternach que Willibrord se retira dans ses dernières années. Infatigable voyageur, il avait poussé jusqu’au Danemark, où il tenta sans succès de convertir le roi Ongendus, et jusqu’à Heligoland, île sacrée des Frisons, où il baptisa des habitants et profana une source païenne, manquant de peu d’être massacré.
Il mourut le 7 novembre 739, à l’âge vénérable de 81 ans, et fut inhumé dans sa chère abbaye d’Echternach.
La procession dansante
La tradition la plus extraordinaire liée à Willibrord est sans conteste la procession dansante d’Echternach. Attestée depuis le Moyen Âge, elle consiste en un défilé de pèlerins avançant en sautillant au rythme de la musique, à travers les rues de la ville jusqu’à la basilique. Inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2010, cette procession attire chaque année des milliers de participants venus de tout le Luxembourg et au-delà.
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Le saviez-vous ?
- Willibrord est le saint patron du Luxembourg. Sa fête, le 7 novembre, y est un jour férié officieux, et la procession dansante d’Echternach est l’un des événements culturels majeurs du pays.
- Lors de son passage à Heligoland, Willibrord baptisa des païens dans une source sacrée consacrée au dieu Fosite. Le roi Radbod, furieux, aurait tiré au sort pour décider s’il fallait exécuter le missionnaire. Le sort fut clément.
- Le calendrier personnel de Willibrord, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, est l’un des plus anciens manuscrits connus de l’histoire du Luxembourg. On y trouve des annotations de sa propre main, dont sa date de naissance et de consécration.