Sainte Estelle — La martyre de Saintes, patronne de la langue

Comment une jeune martyre du IIIe siècle est-elle devenue, seize siècles plus tard, le symbole de la culture occitane et de la poésie provençale ? L’histoire de Sainte Estelle est celle d’une double vie : une vie de sang sous l’Empire romain, et une vie de lumière sous le soleil du Midi.
Une conversion dans la Saintonge romaine
Selon la tradition, Estelle — ou Eustelle — vit à Saintes (Mediolanum Santonum) au IIIe siècle, dans une famille noble gallo-romaine païenne. La ville est alors une cité importante de l’Aquitaine, avec son arc de Germanicus, ses thermes et son amphithéâtre.
C’est Saint Eutrope, premier évêque de Saintes, qui la convertit au christianisme. La rencontre entre le vieil évêque et la jeune aristocrate est un de ces moments que l’hagiographie aime raconter : la parole d’un homme usé par la mission touche le cœur d’une femme que rien ne prédestinait à la foi. Estelle reçoit le baptême en secret, car son père, magistrat romain, est un persécuteur déclaré des chrétiens.
Quand la conversion est découverte, le père d’Estelle est furieux. Certaines versions racontent qu’il la fait frapper à la tête avec un gourdin jusqu’à ce qu’elle meure. D’autres traditions lient son martyre à celui d’Eutrope, les deux étant victimes de la même persécution. Ce qui est constant dans tous les récits, c’est la violence du père : Estelle meurt de la main de sa propre famille.
De la martyre à l’étoile
Le prénom Estelle vient du latin stella, l’étoile. Ce n’est peut-être pas son nom de naissance — l’hagiographie ancienne est floue sur ce point — mais c’est celui qui a traversé les siècles. Et c’est ce nom qui va connaître une seconde vie inattendue.
En 1854, Frédéric Mistral et six autres poètes provençaux fondent le Félibrige, mouvement de renaissance de la langue et de la culture d’oc. Ils cherchent une patronne. Leur choix se porte sur Sainte Estelle, pour une raison à la fois poétique et symbolique : l’étoile — estelo en provençal — devient le signe de ralliement du mouvement. Chaque année, les félibres célèbrent la Santo Estello, fête itinérante de la culture occitane.
Mistral lui dédie des vers dans Mireille, son chef-d’œuvre. L’étoile à sept branches du Félibrige représente les sept provinces de la langue d’oc. Estelle, la martyre oubliée, devient l’emblème d’une civilisation entière.
Entre histoire et légende
Historiquement, l’existence d’Estelle est difficile à vérifier. Son culte est ancien à Saintes, mais les sources sont tardives et mélangées avec celles de Saint Eutrope. Les historiens hésitent entre une figure réelle du IIIe siècle et une construction hagiographique postérieure.
Mais peu importe, finalement. Ce qui compte, c’est ce que cette figure représente : une femme qui choisit sa foi contre sa famille, une étoile qui éclaire la nuit de la persécution, un nom qui porte en lui la lumière. Les Occitans ne s’y sont pas trompés en la choisissant.
Fêtée le 11 mai, Sainte Estelle est célébrée aussi bien dans les églises de Charente-Maritime que dans les fêtes félibréennes du Midi, où son nom résonne en provençal comme une promesse de renouveau.
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Le saviez-vous ?
- Le Félibrige, fondé en 1854, est le plus ancien mouvement de défense d’une langue régionale en Europe. Son étoile à sept branches, inspirée de Sainte Estelle, représente les sept « maintenances » (régions) de la langue d’oc : Provence, Languedoc, Aquitaine, Gascogne, Auvergne, Limousin et Dauphiné.
- Frédéric Mistral a reçu le prix Nobel de littérature en 1904 pour Mireille, poème épique écrit en provençal. L’œuvre contient une invocation à Sainte Estelle qui a contribué à populariser son culte bien au-delà de la Saintonge.
- L’amphithéâtre gallo-romain de Saintes, contemporain de la vie supposée d’Estelle, est l’un des plus anciens de Gaule. Il pouvait accueillir 15 000 spectateurs et fut probablement le lieu de supplices de chrétiens pendant les persécutions.