Sainte Julie Billiart — Paralysée 22 ans, elle fonda un empire

Portrait de sainte Julie Billiart, fondatrice de Notre-Dame de Namur au XIXe siècle

Imaginez une femme clouée dans un fauteuil pendant vingt-deux ans, incapable de marcher, parfois même de parler. Et imaginez que cette même femme, une fois guérie, se mette à parcourir la France et la Belgique pour ouvrir école après école, formant des milliers de jeunes filles. L’histoire de Julie Billiart est celle d’un corps brisé qui ne brisa jamais l’esprit.

La petite catéchiste de Cuvilly

Marie-Rose-Julie Billiart naît le 12 juillet 1751 à Cuvilly, un village de Picardie. Son père est petit commerçant, sa mère paysanne. Très tôt, l’enfant se distingue par une intelligence vive et une piété qui impressionne le curé du village. À sept ans, elle connaît le catéchisme par cœur. À quatorze, elle enseigne déjà aux autres enfants, assise sur une botte de foin dans la grange familiale. Les paysans l’appellent « la sainte de Cuvilly ».

Mais la fortune familiale s’effondre. Le père est ruiné, la mère tombe malade. Julie travaille aux champs pour nourrir les siens. En 1774, un traumatisme violent — un coup de feu tiré à travers la fenêtre de la ferme familiale, destiné à son père — provoque un choc nerveux qui la paralyse progressivement. À trente-trois ans, Julie Billiart ne peut plus marcher. Elle restera alitée ou dans un fauteuil pendant vingt-deux ans.

La Révolution et l’exil intérieur

La Révolution française ajoute la persécution à la maladie. Julie, qui refuse de recevoir les sacrements d’un prêtre jureur, est dénoncée. On la cache, on la transporte d’une maison à l’autre, parfois dans une charrette recouverte de foin. Paralysée et pourchassée — la situation serait comique si elle n’était pas tragique.

C’est dans cette période sombre qu’elle rencontre Françoise Blin de Bourdon, une jeune aristocrate rescapée de la Terreur. Entre la paysanne paralysée et la noble déclassée naît une amitié qui va changer l’histoire de l’éducation catholique. Ensemble, sous la direction du père Joseph Varin, elles fondent en 1804 à Amiens la congrégation des Sœurs de Notre-Dame.

Le miracle et l’envol

Le 1er juin 1804, pendant une neuvaine au Sacré-Cœur, le père Enfantin lance à Julie : « Mère Julie, si vous avez la foi, faites un pas en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus. » Julie se lève. Elle marche. Après vingt-deux ans d’immobilité. Les témoins sont stupéfaits. Les médecins n’expliquent rien.

Et Julie ne se contente pas de marcher. Elle court, pour ainsi dire. En quelques années, elle ouvre des écoles à Namur, à Gand, à Tournai. Son projet est révolutionnaire pour l’époque : offrir une éducation gratuite aux filles pauvres, dans une société où l’instruction féminine reste un luxe réservé aux riches. Comme Saint Jean-Baptiste de La Salle, qui avait révolutionné l’éducation des garçons un siècle plus tôt, Julie comprend que l’instruction est une forme de libération.

Elle se heurte à l’opposition de l’évêque d’Amiens, qui veut contrôler sa congrégation. Plutôt que de céder, elle transfère la maison-mère à Namur en 1809. La décision est douloureuse mais salvatrice. Depuis la Belgique, les Sœurs de Notre-Dame essaimeront dans le monde entier.

Julie meurt le 8 avril 1816, à soixante-quatre ans. Elle laisse quinze maisons et une congrégation qui, deux siècles plus tard, éduque encore des centaines de milliers d’élèves sur quatre continents.

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Le saviez-vous ?

  • Pendant ses vingt-deux ans de paralysie, Julie ne resta pas inactive. Depuis son lit, elle enseignait le catéchisme aux enfants du voisinage et conseillait les prêtres réfractaires qui se cachaient pendant la Révolution. Son lit était devenu un centre de résistance spirituelle.

  • La congrégation des Sœurs de Notre-Dame de Namur est aujourd’hui présente dans dix-sept pays, notamment aux États-Unis où elle dirige plusieurs universités. La plus célèbre est l’université de Notre-Dame de Namur en Californie.

  • Julie répétait souvent : « Ah, qu’il est bon, le bon Dieu ! » Cette phrase, devenue sa devise, résume sa spiritualité — non pas une résignation mièvre, mais une confiance forgée dans vingt-deux ans de souffrance physique et de persécution.