Sainte Marthe : la femme d'action qui osa interpeller Jésus

« Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir seule ? » La phrase claque comme une réclamation au comptoir d’un restaurant bondé. Sauf que celui à qui elle s’adresse est le Christ, assis dans son salon, et que celle qui parle est Marthe de Béthanie, la femme qui accueille, qui cuisine, qui organise — pendant que sa sœur Marie écoute, assise aux pieds du Maître. Cet épisode, rapporté par l’Évangile de Luc, a fait de Marthe le symbole éternel de la vie active opposée à la contemplation. Mais réduire Marthe à une cuisinière frustrée serait passer à côté de l’essentiel.
La maîtresse de maison de Béthanie
Marthe vit à Béthanie, un village situé à trois kilomètres de Jérusalem, sur le versant oriental du mont des Oliviers. Elle partage sa maison avec sa sœur Marie et son frère Lazare. Les Évangiles présentent cette maison comme un lieu où Jésus aime s’arrêter — un foyer ami, un refuge dans une région qui lui deviendra hostile.
C’est Marthe qui reçoit, qui organise l’accueil. Dans la Palestine du Ier siècle, l’hospitalité n’est pas un agrément : c’est un devoir sacré, une obligation morale. Recevoir un rabbi itinérant avec ses disciples, les nourrir, les loger — cela demande un travail considérable. Marthe le fait, et elle le fait bien. Quand elle interpelle Jésus, ce n’est pas par mesquinerie mais par épuisement. La réponse de Jésus — « Sainte Marie Madeleine a choisi la meilleure part » — a souvent été interprétée comme un désaveu de Marthe. Les exégètes contemporains nuancent : Jésus ne condamne pas le service, il rappelle que l’écoute est première.
La confession de foi oubliée
L’Évangile de Jean offre un autre visage de Marthe, bien plus puissant. Lorsque Lazare meurt et que Jésus arrive à Béthanie avec quatre jours de retard, c’est Marthe qui court à sa rencontre. Marie reste assise à la maison. Et c’est Marthe — la « cuisinière », la femme « trop occupée » — qui prononce l’une des confessions de foi les plus fortes de tout l’Évangile : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde. »
Cette déclaration est exactement parallèle à celle de Pierre à Césarée de Philippe. Mais l’histoire a retenu Pierre et oublié Marthe. Le christianisme a fait de Pierre le roc de l’Église et de Marthe la patronne des cuisinières. Il y a là une injustice que les théologiens contemporains commencent à corriger.
La Tarasque de Provence
La tradition provençale donne à Marthe une seconde vie, aussi spectaculaire qu’improbable. Après la mort du Christ, Marthe, Marie, Lazare et d’autres disciples auraient été placés sur un bateau sans voile ni gouvernail et auraient abordé en Provence, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Marthe se serait installée à Tarascon, sur les bords du Rhône, où un monstre amphibie — la Tarasque — terrorisait la population.
Là où les chevaliers avaient échoué par la force, Marthe réussit par la douceur. Elle aspergea la bête d’eau bénite, lui montra la croix, et la Tarasque, domptée, se laissa conduire en laisse comme un chien. Les habitants, moins cléments, la tuèrent. La légende est médiévale, mais elle dit quelque chose de juste sur Marthe : c’est une femme d’action qui affronte les monstres — ceux du quotidien comme ceux de la légende.
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Le saviez-vous ?
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Le tableau de Vermeer Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (vers 1655) est l’une de ses rares peintures religieuses. Vermeer, maître des scènes d’intérieur domestiques, était naturellement attiré par cet épisode évangélique qui se passe dans une cuisine. Marthe y est représentée debout, apportant le pain — ni frustrée ni soumise, mais en mouvement.
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Les fêtes de la Tarasque à Tarascon, inscrites au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2005, se déroulent chaque année fin juin. Un monstre de bois et de toile est promené dans les rues, et des « chevaliers de la Tarasque » en costume médiéval rejouent l’épisode de la domestication. C’est l’une des plus anciennes fêtes populaires de Provence.
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En 2021, le pape François a élevé la mémoire de Sainte Marthe au rang de fête liturgique (et non plus de simple mémoire obligatoire), soulignant son rôle de témoin de la foi au même titre que les apôtres. La résidence ou loge le pape au Vatican s’appelle d’ailleurs la Maison Sainte-Marthe — un choix qui en dit long sur le modèle d’hospitalité que François veut incarner.