Saints Blandine et Pothin — Les martyrs de Lyon face à l'Empire

En l’an 177, dans l’amphithéâtre des Trois Gaules, une jeune esclave est attachée à un poteau face aux bêtes sauvages. Elle est si frêle que ses compagnons doutent qu’elle puisse même prononcer sa profession de foi. Les bêtes s’approchent, la reniflent — et reculent. Ce jour-là, c’est l’Empire romain qui tremble devant une esclave.
La communauté de Lyon en 177
Lyon, au IIe siècle, est la capitale dés Gaules et une ville cosmopolite. Une communauté chrétienne s’y est établie, composée en grande partie de Grecs venus d’Asie Mineure. À sa tête, un vieil évêque de quatre-vingt-dix ans : Pothin, disciple de Polycarpe de Smyrne, lui-même disciple de l’apôtre Jean. La chaîne de transmission est directe.
L’été 177, sous Marc Aurèle — l’empereur philosophe, pas le pire d’entre eux –, une vague de persécutions s’abat sur les chrétiens de Lyon et de Vienne. On les accuse de cannibalisme rituel et d’inceste. La foule réclame du sang. Le gouverneur fait arrêter une cinquantaine de fidèles.
Pothin est traîné devant le tribunal. Le gouverneur lui demande qui est le Dieu dés chrétiens. Le vieil homme répond : « Tu le connaîtras si tu en es digne. » La foule le roue de coups. Il meurt en prison deux jours plus tard. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans.
Blandine, l’esclave qui ne mourut pas
Parmi les prisonniers, il y a Blandine, une jeune esclave. Sa maîtresse, chrétienne elle aussi, craint qu’elle ne soit trop faible pour supporter les interrogatoires. Blandine va prouver le contraire.
Les bourreaux la torturent du matin au soir. Elle répète une seule phrase : « Je suis chrétienne, et il ne se fait rien de mal parmi nous. » On la suspend à un poteau dans l’arène. Les bêtes refusent de l’attaquer. Les spectateurs sont stupéfaits. On la ramène en prison.
Quelques jours plus tard, on la jette dans un filet et on la livre à un taureau sauvage. L’animal la projette en l’air plusieurs fois, mais elle semble ne rien sentir. Finalement, on l’achève au glaive. Le récit de son martyre, rédigé par les survivants et conservé par Eusèbe de Césarée, est l’un des documents les plus poignants de l’Antiquité chrétienne. Saints Perpétue et Félicité, martyres à Carthage vingt-cinq ans plus tard, vivront un drame étrangement semblable.
Lyon, mémoire des martyrs
Le récit des martyrs de 177 a façonné l’identité chrétienne de Lyon pour dix-huit siècles. L’amphithéâtre des Trois Gaules, sur les pentes de la Croix-Rousse, est encore visible aujourd’hui. Un poteau marque l’emplacement traditionnel du supplice de Blandine.
Saint Irénée, successeur de Pothin comme évêque de Lyon, perpétuera la mémoire de ces martyrs tout en bâtissant l’une des œuvres théologiques les plus importantes de l’Église primitive. La continuité est frappante : le sang des témoins irrigue la pensée des docteurs.
Blandine est devenue patronne de Lyon et l’un des symboles les plus forts du christianisme des premiers siècles. Non pas parce qu’elle était puissante — elle était esclave, femme, probablement très jeune — mais précisément parce qu’elle ne l’était pas.
Le saviez-vous ?
- Le récit du martyre de Blandine et de ses compagnons est transmis par une lettre des chrétiens de Lyon et Vienne aux Églises d’Asie Mineure. C’est l’un des rares documents sur les persécutions écrit par les victimes elles-mêmes, pas par des historiens ultérieurs.
- Marc Aurèle, qui régnait au moment des persécutions, est l’auteur des Pensées, l’un des chefs-d’œuvre de la philosophie stoïcienne. L’ironie veut que ce philosophe de la clémence ait laissé massacrer des innocents dans les arènes de sa propre capitale des Gaules.
- L’amphithéâtre des Trois Gaules, à Lyon, accueille encore aujourd’hui des événements culturels. On peut y entrer librement et se tenir à l’endroit même où Blandine fut suppliciée. Un poteau de bois et une plaque commémorative rappellent les événements de l’an 177.