Saint Maurice — Le soldat africain qui refusa de massacrer

Portrait de saint Maurice, officier romain du IIIe siècle, martyr de la Légion thébéenne

Imaginez six mille soldats d’élite, venus de Haute-Égypte, stationnés au pied des Alpes. L’empereur leur ordonne de massacrer une population civile chrétienne. Leur chef, un Africain nommé Maurice, refuse. L’empereur fait décimer la légion — un homme sur dix est exécuté. Maurice refuse encore. L’empereur recommence. Maurice tient bon. Finalement, les six mille sont mis à mort, sans avoir tiré l’épée. C’est le plus grand refus d’obéissance de l’histoire militaire romaine.

La légion thébaine

Maurice — Mauritius en latin — est originaire de Thébaïde, la région de Thèbes en Haute-Égypte. Au IIIe siècle, cette région est l’un des foyers les plus fervents du christianisme primitif. Maurice commande la légion thébaine, une unité d’environ six mille hommes, recrutée parmi les chrétiens coptes d’Égypte. Ces soldats sont des professionnels aguerris, loyaux envers Rome, et profondément croyants.

Vers 285-286, l’empereur Maximien convoque la légion dans les Alpes, à Agaunum (aujourd’hui Saint-Maurice-en-Valais, en Suisse). L’Empire fait face à des révoltes en Gaule, et Maximien a besoin de ses meilleures troupes. Mais avant de marcher au combat, il ordonne à toute l’armée de sacrifier aux dieux romains et de prêter serment de persécuter les chrétiens locaux.

Le refus

Maurice et ses hommes refusent. Ils sont soldats, pas bourreaux. Ils acceptent de combattre pour Rome, mais pas de massacrer des civils pour leur foi. Maximien ordonne une decimation : un légionnaire sur dix est tiré au sort et exécuté devant ses camarades. Les survivants refusent toujours. Une deuxième decimation. Même refus. Comme Saint Sébastien, officier romain qui cachait sa foi dans les rangs de l’armée, Maurice illustre ce dilemme déchirant du soldat chrétien : obéir à l’empereur ou obéir à sa conscience.

La tradition rapporte les paroles de Maurice à Maximien : « Nous sommes tes soldats, empereur, mais aussi les serviteurs de Dieu. Nous te devons le service militaire, mais à Lui nous devons l’innocence. Nous avons prêté serment à Dieu avant de te prêter serment à toi. »

Maximien, hors de lui, ordonne le massacre général. La légion entière est passée au fil de l’épée. Aucun ne se défend.

D’Agaune à l’Europe entière

Le récit du massacre est rapporté par Eucher, évêque de Lyon, vers 450 — soit environ cent cinquante ans après les faits. Les historiens débattent des chiffres : six mille morts est probablement une exagération, mais le noyau historique d’une exécution collective de soldats chrétiens est considéré comme crédible. Vers 515, le roi burgonde Sigismond fonde l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, l’un des plus anciens monastères d’Occident encore en activité. La louange perpétuelle y est chantée sans interruption depuis quinze siècles.

Le culte de Maurice se répand à travers toute l’Europe médiévale. Il devient le patron des soldats, des teinturiers (à cause du pourpre impérial) et de plusieurs ordres de chevalerie. Le Saint-Empire romain germanique l’adopte comme l’un de ses saints militaires. Fait notable pour l’époque, Saint Maurice est fréquemment représenté comme un chevalier noir — l’une des rares figures africaines de la sainteté européenne médiévale.

Prière à Saint Maurice

Saint Maurice, toi qui as préféré mourir plutôt que de trahir ta conscience, donne-nous la force de rester fidèles à nos convictions face aux pressions du monde. Par ton intercession, accorde aux soldats et à tous ceux qui servent la paix le discernement pour distinguer l’obéissance juste de la complicité coupable. Amen.

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Le saviez-vous ?

  • La ville de Saint-Maurice-en-Valais (Suisse) est le plus ancien site de culte chrétien continu au nord des Alpes. L’abbaye fondée en 515 n’a jamais cessé de fonctionner, même pendant les guerres et les épidémies.
  • Le tableau de Lucas Cranach l’Ancien (1520-1525) représente Maurice comme un chevalier africain en armure complète. C’est l’un des premiers portraits positifs d’un homme noir dans l’art européen, commandé par le cardinal Albert de Brandebourg.
  • Le nom de l’île Maurice, dans l’océan Indien, vient de Maurice de Nassau, prince d’Orange, lui-même nommé d’après le saint. Ainsi, un soldat copte du IIIe siècle a donné son nom à une île tropicale découverte par les Hollandais treize siècles plus tard.