Saint Vincent de Saragosse — Le diacre martyr des vignerons

Le 22 janvier, dans les vignobles de France, on guette le ciel. S’il fait beau pour la Saint-Vincent, le vin sera abondant. S’il pleut, on s’inquiète. Ce dicton plusieurs fois centenaire relie un diacre espagnol du IVe siècle, mort sous la torture à Valence, aux rangs de ceps endormis de l’hiver. Comment un martyr est-il devenu le saint des vendanges ? L’histoire de Saint Sébastien montre que les destins des saints prennent parfois des chemins imprévus — et celui de Vincent ne fait pas exception.
Le diacre qui parlait trop bien
Vincent naît à Huesca, en Aragon, dans la seconde moitié du IIIe siècle. Il étudie à Saragosse sous la direction de l’évêque Valère, un homme pieux mais affligé d’un défaut rédhibitoire pour un prélat : il bégaie. Vincent, lui, a le verbe facile et la parole enflammée. Valère en fait son diacre et lui confie la prédication — la voix de l’évêque, en somme. Dans une Église où le sermon est l’arme principale, Vincent devient vite redoutable. Et remarqué.
En 304, l’empereur Dioclétien lance la plus terrible des persécutions. Le préfet Dacien fait arrêter Valère et Vincent à Saragosse et les transfère à Valence. Valère, vieux et silencieux, est envoyé en exil. Vincent, jeune et éloquent, est gardé pour l’exemple.
Un martyre d’une violence inouïe
Ce qui suit fait partie des récits de supplices les plus durs de la tradition hagiographique. Dacien veut briser Vincent — ou plutôt, il veut le faire parler autrement, le faire abjurer. Vincent refuse. On le soumet au chevalet, on lui déchire les flancs avec des crocs de fer. Il tient. On le place sur un gril au-dessus de braises — comme Saint Laurent avant lui. On frotte ses plaies avec du sel. Il tient encore.
La tradition rapporte qu’à chaque nouveau supplice, Vincent répond avec une sérénité qui rend Dacien fou de rage. Le préfet finit par ordonner qu’on le jette dans un cachot dont le sol est couvert de tessons de poterie. C’est là, dans l’obscurité, que Vincent meurt vers 304. Il a probablement moins de trente ans.
Mais l’histoire ne s’arrête pas. Dacien fait jeter le corps en pleine mer, lesté d’une meule. Le corps revient sur le rivage. Un corbeau, dit la légende, le protège des charognards jusqu’à ce que des chrétiens le recueillent et l’ensevelissent. Ce retour obstiné du corps — comme si même la mort ne pouvait le faire taire — deviendra l’un des motifs les plus frappants de sa légende.
Le saint des vignes
Comment passe-t-on du gril aux vignes ? Le lien est d’abord calendaire. Le 22 janvier tombe à un moment clé du cycle viticole : c’est la période où les vignerons taillent les sarments. Son prénom — Vincentius, de « vincere », vaincre — a probablement fait le reste, avec un jeu de mots sur « vin » que le Moyen Âge adorait. Les confréries de vignerons se placent sous sa protection dès le XIIe siècle.
Les dictons fleurissent : « Le jour de la Saint-Vincent, l’hiver s’en va ou revient. » « Quand Saint-Vincent est clair et beau, on aura du vin plus que d’eau. » En Bourgogne, à Beaune, Sainte Agnès a sa fête la veille, le 21 janvier — mais c’est Vincent qui règne sur les caves.
Le saviez-vous ?
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Le cap Saint-Vincent, à la pointe sud-ouest du Portugal, est le point le plus occidental de l’Europe continentale. Selon la tradition, les reliques de Vincent y furent gardées avant d’être transférées à Lisbonne en 1173. Deux corbeaux auraient escorté le navire — c’est pourquoi les armoiries de Lisbonne représentent un bateau flanqué de deux corbeaux.
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La Saint-Vincent tournante est une tradition bourguignonne toujours vivante : chaque année, un village différent de la Côte-d’Or accueille la fête patronale des vignerons, avec défilé en costume, intronisation de nouveaux membres des confréries et dégustation. L’événement rassemble des milliers de personnes chaque dernier week-end de janvier.
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Saint Vincent est le patron d’un nombre impressionnant de villes et de lieux dans le monde : Saragosse, Lisbonne, mais aussi Saint-Vincent-et-les-Grenadines dans les Caraïbes et le cap-Vert (dont le nom portugais complet était « Ilhas de Cabo Verde de São Vicente »). Un diacre aragonais du IVe siècle a donné son nom à des îles qu’il n’aurait jamais pu imaginer.