Sainte Christine l'Admirable — La mystique revenue des morts

Portrait de sainte Christine l'Admirable, mystique flamande du XIIIe siècle, prodiges étonnants

En 1182, dans une petite église de Saint-Trond, en Belgique, une jeune femme de vingt et un ans, déclarée morte, se redresse soudain dans son cercueil en pleine messe de funérailles. L’assemblée s’enfuit. Christine reste, et commence une vie si étrange que même ses contemporains ne savaient pas s’ils avaient affaire à une sainte ou à une folle.

La morte qui se lève

Christine naît vers 1150 à Brusthem, près de Saint-Trond, dans le diocèse de Liège. Orpheline de bonne heure, elle vit modestement avec ses deux sœurs. À vingt et un ans, elle est frappée d’une crise violente — probablement une catalepsie — et déclarée morte.

C’est pendant la messe de funérailles que l’incident se produit. Au moment de l’Agnus Dei, selon le récit de Thomas de Cantimpré, son biographe dominicain, Christine se lève de son cercueil et s’élève jusqu’aux poutres de l’église. Le prêtre, les fidèles, tout le monde fuit — sauf une sœur de Christine et le célébrant qui, après un moment de stupeur, achève la messe.

Christine racontera plus tard avoir vu le purgatoire, l’enfer et le paradis. Elle affirme avoir reçu la mission de prier pour les âmes du purgatoire et de souffrir pour elles dans son propre corps. Ce récit d’expérience de mort imminente, écrit au XIIe siècle, fascine encore les chercheurs en sciences religieuses.

Une vie hors de toute norme

Ce qui suit la « résurrection » de Christine défie la catégorisation. Elle fuit la compagnie des humains, dont elle dit ne pas supporter l’odeur du péché. On la retrouve perchée dans les arbres, recroquevillée dans des fours éteints, cachée au sommet des clochers. Elle se jette dans les eaux glacées de la Meuse, entre dans des brasiers sans brûler, se fait enfermer par des villageois convaincus qu’elle est possédée.

Les témoignages sont concordants et multiples. Sainte Hildegarde de Bingen, mystique rhénane à peine antérieure, vivait ses expériences dans un cadre monastique structuré. Christine, elle, vit en marge complète de la société. Pas de couvent, pas de règle, pas de directeur spirituel. Elle mendie, erre, effraie.

Pourtant, les autorités ecclésiastiques locales ne la condamnent pas. Le comte de Looz, seigneur du lieu, la fait examiner. Louis, curé de Saint-Trond, la protège. Jacques de Vitry, futur cardinal et figure majeure de l’Église du XIIIe siècle, témoignera de sa sainteté. Thomas de Cantimpré, dominicain rigoureux, écrira sa biographie avec un soin évident de rapporter les faits tels quels, sans excès d’hagiographie.

Entre extravagance et compassion

Ce que les récits spectaculaires occultent souvent, c’est la dimension de compassion dans la vie de Christine. Ses souffrances, elle les présente comme volontaires — offertes pour les âmes souffrantes. Vers la fin de sa vie, elle se stabilise. Elle entre au couvent de Sainte-Catherine à Saint-Trond, où elle vit paisiblement.

Christine meurt en 1224, à environ soixante-quatorze ans. Sainte Julienne de Nicomédie avait affronté des supplices venus de l’extérieur. Christine, elle, semble avoir porté ses tourments en elle-même. Les historiens contemporains hésitent entre mystique authentique, maladie neurologique et performance spirituelle. Thomas de Cantimpré, son biographe, avait déjà pressenti le débat : « Je ne demande pas qu’on me croie, j’écris ce que j’ai vu et ce que des témoins fiables m’ont rapporté. »

Son culte, jamais officiellement canonisé mais toléré par l’Église, persiste dans la région de Liège. Elle est la patronne des malades mentaux — attribution qui dit peut-être plus sur notre époque que sur la sienne.

Le saviez-vous ?

  • Thomas de Cantimpré, le biographe de Christine, était aussi le biographe de plusieurs autres mystiques belges, dont Lutgarde d’Aywières et Marie d’Oignies. Il considérait Christine comme le cas le plus extraordinaire qu’il ait jamais documenté. Son texte est un document précieux pour les historiens de la mystique médiévale.
  • Christine aurait vécu des périodes entières sans manger, se nourrissant, disait-elle, de son propre lait maternel produit miraculeusement. Les médecins modernes y voient un possible cas d’anorexie mystique, phénomène documenté chez plusieurs saintes médiévales, comme Sainte Catherine de Sienne.
  • Jacques de Vitry, l’un des hommes d’Église les plus influents de son temps, cite Christine dans ses écrits comme preuve de la vitalité spirituelle des Pays-Bas méridionaux. Cette région, au tournant du XIIIe siècle, était un véritable laboratoire de nouvelles formes de vie religieuse féminine — les béguines, les recluses, les mystiques errantes.