Sainte Reine — La bergère qui dit non au gouverneur romain

Sur les hauteurs d’Alésia, là où Vercingétorix avait défié César trois siècles plus tôt, une adolescente va défier à son tour l’Empire romain. Non par les armes, mais par un refus — celui d’une bergère de seize ans face au gouverneur le plus puissant de la région.
Une jeunesse sur les collines d’Alésia
L’histoire se situe au IIIe siècle, dans cette Bourgogne gallo-romaine où le christianisme s’infiltre lentement dans les campagnes. Reine — Regina en latin — serait née vers 235 à Alise, sur le site même de la célèbre bataille. Orpheline de mère, elle est confiée à une nourrice chrétienne qui la baptise en secret, hors de la connaissance de son père païen.
La jeune fille grandit en gardant les troupeaux sur les collines. Les hagiographes insistent sur sa beauté, car elle est le moteur du drame qui va suivre. Dans la tradition des vies de saintes, la beauté physique est toujours un piège tendu par le destin — ou une épreuve envoyée par la Providence, selon le point de vue.
Le refus qui coûte la vie
Le gouverneur romain Olibrius, traversant la région, aperçoit Reine et en tombe amoureux. Il la demande en mariage. Pour une bergère pauvre, c’est une ascension sociale inouïe. Mais Reine refuse : elle a fait vœu de virginité et ne renoncera pas à sa foi chrétienne. Comme Sainte Agnès à Rome un demi-siècle plus tôt, elle choisit la mort plutôt que le compromis.
Olibrius, blessé dans son orgueil autant que dans son désir, la fait arrêter. S’ensuit un enchaînement classique de la littérature martyrologique : interrogatoire, menaces, supplices. On lui propose une dernière fois le mariage, puis le sacrifice aux dieux romains. Double refus. La tradition rapporte qu’elle fut soumise à la roue, au feu, aux tenailles, avant d’être finalement décapitée.
Elle avait probablement seize ans.
Alise-Sainte-Reine : un lieu de mémoire
Le culte de Sainte Reine explose au Moyen Âge. Alise-Sainte-Reine, le village qui porte désormais son nom, devient un lieu de pèlerinage majeur en Bourgogne. Une source miraculeuse jaillit, dit-on, à l’endroit de son exécution. Les malades y affluent.
Au XVIIe siècle, un hôpital est construit pour accueillir les pèlerins. Plus étonnant : une tradition théâtrale se développe autour de la sainte. Depuis 1659, les habitants d’Alise jouent chaque année un mystère — une représentation de la vie et du martyre de Reine. Ce spectacle, les « Mystères de Sainte Reine », est l’une des plus anciennes traditions théâtrales vivantes de France.
Le site superpose ainsi plusieurs couches de mémoire : la résistance gauloise de Vercingétorix, le martyre chrétien de Reine, des siècles de dévotion populaire. Pour le visiteur d’aujourd’hui, la Bourgogne offre peu d’endroits où l’histoire est aussi dense sur quelques hectares.
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Le saviez-vous ?
- La source miraculeuse de Sainte Reine était réputée guérir les maladies des yeux et de la peau. Jusqu’au XIXe siècle, on y vendait des petites fioles d’eau estampillées au nom de la sainte — un ancêtre des produits dérivés de pèlerinage.
- Les « Mystères de Sainte Reine », joués depuis 1659 par les habitants du village, ont survécu à la Révolution française, aux deux guerres mondiales et à la sécularisation. Ils sont toujours représentés en septembre, autour de la date de la fête.
- Olibrius, le gouverneur persécuteur, a laissé son nom dans la langue française : un « olibrius » désigne un individu bizarre, extravagant ou importun. Shakespeare n’aurait pas mieux fait.