Saint Augustin — Le libertin devenu Père de l'Église

« Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! » Ce cri, lancé au IVe siècle par un ancien fêtard nord-africain, résonne encore dans toute la pensée occidentale. Saint Augustin est peut-être le seul homme à avoir fait de ses erreurs de jeunesse le matériau d’un chef-d’œuvre universel.
Le fils prodigue de Thagaste
Aurelius Augustinus naît en 354 à Thagaste, petite ville de la province romaine de Numidie — l’actuelle Souk-Ahras, en Algérie. Son père, Patricius, est un petit fonctionnaire païen. Sa mère, Monique, est une chrétienne fervente qui passera trente ans à prier pour la conversion de son fils. L’Église les canonisera tous les deux.
Le jeune Augustin est brillant, ambitieux, sensuel. À Carthage, où il étudie la rhétorique, il découvre les plaisirs de la ville : « J’aimais aimer », écrira-t-il dans ses Confessions. Il prend une concubine qui lui donnera un fils, Adeodatus. Il rejoint la secte des manichéens, séduit par leur explication dualiste du mal. Il enseigne la rhétorique à Rome puis à Milan, où l’empereur réside.
C’est à Milan que tout bascule. Augustin y rencontre l’évêque Ambroise, dont les sermons attirent toute l’aristocratie de la ville. Il vient d’abord en professionnel — écouter la technique, pas le message. Mais le message finit par le transpercer. Comme Saint Paul, dont la conversion sur le chemin de Damas avait été foudoyante, Augustin traverse une crise intérieure violente.
La scène du jardin
L’été 386, dans un jardin de Milan, Augustin est au bord de la rupture. Il pleure, déchiré entre sa vie ancienne et l’appel qu’il sent monter. Il entend une voix d’enfant répéter : « Tollé, lege » — « Prends et lis. » Il ouvre les Épîtres de Paul au hasard et tombe sur un passage qui le foudroie. La conversion est immédiate. Il a trente-deux ans.
Baptisé par Ambroise à Pâques 387, il renonce à sa carrière, à sa fiancée, à ses ambitions mondaines. Il rentre en Afrique, où il est ordonné prêtre presque de force — les fidèles d’Hippone le réclament. En 396, il devient évêque d’Hippone (l’actuelle Annaba, en Algérie), poste qu’il occupera jusqu’à sa mort.
Un penseur qui a façonné l’Occident
Pendant trente-quatre ans d’épiscopat, Augustin écrit sans relâche. Les Confessions (vers 400) inventent un genre : l’autobiographie intérieure. Pour la première fois, un auteur explore ses souvenirs d’enfance, ses désirs, ses doutes, avec une lucidité qui anticipe la psychanalyse de quinze siècles.
La Cité de Dieu, écrite après le sac de Rome en 410, propose une philosophie de l’histoire qui influencera toute la pensée politique médiévale. Saint Thomas d’Aquin le citera constamment. Sainte Therese d’Avila, douze siècles plus tard, trouvera dans les Confessions un miroir de ses propres combats.
Augustin meurt le 28 août 430, tandis que les Vandales assiègent Hippone. Il a soixante-quinze ans. La ville tombera quelques mois plus tard, mais ses écrits traverseront les siècles. Luther, Calvin, Descartes, Pascal, Heidegger — tous lui doivent quelque chose. Rares sont les penseurs dont l’ombre est aussi longue.
Le saviez-vous ?
- La célèbre phrase « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi » ouvre les Confessions. Elle est citée si souvent qu’on oublie parfois qu’elle a un auteur — et que cet auteur avait passé quinze ans à fuir exactement ce qu’il décrit.
- Augustin est le seul saint dont la mère est également canonisée pour l’avoir ramené à la foi. Sainte Monique est devenue la patronne des mères chrétiennes, et sa persévérance est légendaire : trente ans de larmes et de prières.
- Les Confessions contiennent la première réflexion philosophique sur la nature du temps : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer, je ne le sais plus. » Les physiciens et les philosophes débattent encore de cette question.