Sainte Joséphine Bakhita — De l'esclavage au pardon, une vie

Elle avait oublié son propre prénom. Enlevée à sept ans dans le Darfour, vendue cinq fois, tatouée de force au couteau, elle traversa l’enfer de l’esclavage avant d’arriver en Italie, d’y découvrir la liberté et de prononcer des mots qui défient l’entendement : « Si je rencontrais mes ravisseurs, je leur baiserais les mains. » Joséphine Bakhita est l’une des figures les plus bouleversantes de l’histoire chrétienne.
Une enfance volée au Darfour
Vers 1869, dans un village du Darfour, au Soudan, naît une petite fille dont l’histoire ne retiendra pas le vrai nom. Ses ravisseurs l’appelleront « Bakhita » — « la chanceuse » en arabe, ironie atroce pour une enfant arrachée à sa famille. Enlevée par des trafiquants à l’âge de sept ans, elle est vendue sur le marché d’El-Obeid, puis revendue quatre autres fois.
L’un de ses maîtres, un général turc, lui fait tatouer la poitrine et le ventre de soixante entailles au couteau, dans lesquelles on frotte du sel et de la farine. Bakhita portera ces cicatrices toute sa vie. Comme Sainte Rita de Cascia, dont la vie fut une succession d’épreuves transformées par la foi, Bakhita fera de ses blessures la matière d’un pardon qui stupéfiera ses contemporains.
D’Afrique en Italie : la découverte de la liberté
En 1885, le consul d’Italie à Khartoum, Callisto Legnani, achète Bakhita. Quand il rentre en Italie, il l’emmène avec lui. La jeune femme est ensuite confiée à l’Institut des Canossiennes de Venise, où elle découvre le catholicisme. Ce qu’elle ressent alors, elle le décrira plus tard avec des mots simples : en voyant le soleil, la lune, les étoiles, elle avait toujours senti qu’il devait exister un maître de toutes ces choses — et soudain, elle le rencontre.
En 1889, un événement juridique décisif se produit. Son ancien maître veut la reprendre. Bakhita refuse de le suivre. L’affaire remonte jusqu’au procureur du roi. Le tribunal de Venise déclare que, l’esclavage étant illégal en Italie, Bakhita est libre. Elle l’a toujours été, en réalité, sur le sol italien. Mais c’est la première fois qu’elle l’entend.
Libre, elle choisit le baptême (1890) puis entre chez les Canossiennes (1896). Elle prend le prénom de Joséphine et passe les cinquante années suivantes au couvent de Schio, dans la province de Vicence.
« Mère Moretta » : une présence qui irradie
À Schio, Bakhita devient cuisinière, sacristine, portière. Les habitants la surnomment « Madre Moretta » — Petite mère brune. Sa douceur, son sourire, sa disponibilité frappent tous ceux qui la rencontrent. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les bombes tombent sur la région, les villageois viennent se réfugier près d’elle, convaincus que sa présence les protège.
En 1947, après une longue maladie, Joséphine Bakhita meurt à Schio. Ses derniers mots sont adressés à la Vierge Marie. Des milliers de personnes défilent devant sa dépouille. Jean-Paul II la béatifie en 1992, puis la canonise en 2000. Elle est aujourd’hui patronne des victimes de la traite humaine et du Soudan.
Saint Paul écrivait : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. » La vie de Bakhita est peut-être l’illustration la plus littérale de cette phrase dans l’histoire contemporaine.
Le saviez-vous ?
- Bakhita avait si bien oublié son prénom d’origine que même après avoir retrouvé sa famille par correspondance, dans les années 1930, elle ne put jamais le rappeler. Le nom « Bakhita », donné par ses ravisseurs, est celui sous lequel elle fut canonisée — un renversement symbolique saisissant.
- Son témoignage, publié en 1910 sous le titre Storia meravigliosa, devint un phénomène éditorial en Italie. Les conférences qu’elle donna dans tout le pays contribuèrent à sensibiliser l’opinion italienne contre le trafic d’esclaves, encore actif en Afrique à l’époque.
- Chaque année, le 8 février, journée de sa fête liturgique, est aussi la Journée mondiale de prière et de réflexion contre la traite des personnes, instituée par le pape François en 2015. C’est l’un des rares cas où un saint récemment canonisé est directement associé à une cause humanitaire internationale.