Sainte Larissa : la martyre des flammes de Crimée

Un jour du IVe siècle, dans les steppes au nord de la mer Noire, un roi goth ordonna de fermer les portes d’une église remplie de fidèles et d’y mettre le feu. Parmi ceux qui périrent dans les flammes se trouvait une femme nommée Larissa. On ne sait presque rien d’elle — sinon qu’elle refusa de sortir quand on lui en laissa la possibilité.
Les Goths, entre deux mondes
Pour comprendre l’histoire de Larissa, il faut remonter le fil d’une évangélisation méconnue. Au IVe siècle, les Goths — ce peuple germanique installé entre le Danube et la mer Noire — ne sont pas tous païens. Depuis les années 340, l’évêque Wulfila a traduit la Bible en langue gothe et converti une partie importante de la population. Des communautés chrétiennes existent dans les territoires goths, avec leurs prêtres, leurs églises, leurs rites.
Mais cette conversion est loin de faire l’unanimité. Pour certains chefs goths, le christianisme est une religion romaine, celle de l’ennemi. Adopter la foi du Christ, c’est trahir les traditions ancestrales et s’allier symboliquement à l’Empire romain.
Athanaric, le roi persécuteur
Le roi wisigoth Athanaric incarne cette résistance païenne. Vers 370-372, il lance une persécution violente contre les chrétiens de son royaume. Sa méthode est simple et terrifiante : il fait promener une statue du dieu païen devant les maisons des chrétiens. Ceux qui refusent de s’incliner sont identifiés et punis.
Mais l’épisode le plus terrible a lieu dans une église. Athanaric — ou ses hommes, les sources varient — fait bloquer les portes d’un lieu de culte chrétien pendant que la communauté est rassemblée pour la prière. Puis il ordonne d’y mettre le feu. Les fidèles meurent brûlés vifs, hommes, femmes et enfants confondus.
Larissa dans les flammes
Larissa fait partie de cette communauté. Les sources hagiographiques sont maigres — quelques lignes dans les ménologes byzantins et les martyrologes. On ne connaît ni son âge, ni sa condition sociale, ni ses attaches familiales. Mais la tradition est unanime sur un point : elle aurait pu échapper au brasier. Avant que les portes ne soient définitivement scellées, certains fidèles eurent l’occasion de fuir. Larissa resta.
Ce choix de rester est ce qui distingue le martyre de la simple mort tragique. Larissa ne mourut pas par accident. Elle mourut parce qu’elle refusa de quitter sa communauté et de renier ce qu’elle croyait. Dans un monde où Sainte Agnès et Saint Sébastien avaient déjà montré que la foi pouvait coûter la vie, Larissa ajouta son nom à la longue liste de ceux qui préférèrent la mort au reniement.
Un témoignage dans la nuit des temps
Ce qui frappe dans l’histoire de Larissa, c’est sa quasi-invisibilité. Pas de récit détaillé, pas de passio élaborée, pas de culte populaire considérable en Occident. Elle est pourtant la preuve que le christianisme primitif ne s’est pas propagé uniquement dans le confort des villes romaines. Il a touché des peuples que Rome considérait comme barbares, et il y a produit des martyrs aussi déterminés que ceux des arènes.
La persécution d’Athanaric n’atteindra pas son but. Quelques décennies plus tard, les Goths seront massivement chrétiens. Et c’est en tant que chrétiens — ariens, certes, pas orthodoxes — qu’ils entreront dans l’Empire romain et contribueront à fonder les royaumes médiévaux d’Occident.
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Le saviez-vous ?
- La persécution d’Athanaric contre les Goths chrétiens (370-372) est l’une des rares persécutions anti-chrétiennes menées par un peuple germanique. La plupart des peuples barbares se convertiront au christianisme sans violence majeure.
- Le prénom Larissa, très répandu en Russie et en Europe de l’Est, est souvent associé à cette sainte martyre. Il pourrait aussi dériver de la ville grecque de Larissa, en Thessalie.
- L’évêque Wulfila, qui avait évangélisé les Goths, dut fuir le territoire d’Athanaric avec une partie de ses fidèles pour se réfugier dans l’Empire romain. C’est l’un des premiers exemples de « réfugiés religieux » de l’histoire européenne.